Témoignage d'agent de liaison : Jeanne BOHEC

 

« UNE FEMME DANS LA GUERRE : DU 18 JUIN 1940 A LA LIBERATION »

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par Jeanne Bohec, professeur, maire-adjoint du 18 arrondissement de Paris, auteur de "La plastiqueuse à bicyclette" (Mercure de France).

Engagée le 6 janvier 1941 dans le Corps Féminin des Forces Françaises Libres. Parachutée en Bretagne en février 1944 comme instructeur de sabotage, chevalier de la Légion d'honneur, Croix de guerre 2 palmes, médaille de la Résistance, médaille d'Argent Arts, Sciences, Lettres.

Récit paru en 1977 dans le N° 37 d’ Ami Entends-tu, récit effectué lors d’un colloque qui s’était tenu les 22 et 23 Novembre 1975, à la Sorbonne, à l'initiative de l'Union des Femmes Françaises, colloque dont le thème était le suivant : LES FEMMES DANS LA RESISTANCE, l’ensemble des interventions étant publié en 1977 sous ce titre , aux Editions du Rocher.

“ Ma participation à la Résistance se situe sur un plan un peu particulier. C'est pourquoi je voudrais d'abord retracer mon histoire en quelques mots.

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En avril 1940 j'étais étudiante. Voulant participer à l'effort de guerre, j'entrai comme chimiste à la Poudrerie du Moulin Blanc à Brest. C'est là que le 18 juin 1940, j'appris l'arrivée des Allemands. Je décidai immédiatement de partir par remorqueur pour l'Angleterre continuer à travailler pour la guerre.

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Arrivée à Londres, j'appris l'existence du Général de Gaulle et des F.F.L. Je m'engageai alors dans le Corps féminin des Volontaires Françaises, d'abord comme secrétaire, puis comme chimiste dans un laboratoire étudiant la fabrication artisanale d'engins de sabotage.

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Dès 1942, je demandai au Bureau Central de Renseignements et d’Action (B.C.R.A) de partir pour la France instruire les résistants de nos petites recettes. Je finis par être acceptée, en septembre 1943. Je suivis alors des stages de formation dans les écoles anglaises spécialisées : écoles de sabotage, de sécurité et de parachutage.

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Chargée de mission d'instructeur de sabotage pour la Bretagne avec le pseudo Rateau, je fus parachutée en France le 29 février 44.

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Dans les départements du Morbihan, des Côtes-du-Nord et du Finistère, j'instruisis une cinquantaine de jeunes gens. Lors du Plan Vert de sabotage des voies ferrées, je fis moi-même sauter la voie Dinan-Questembert, en utilisant des détonateurs de ma fabrication. Je participai à la vie du maquis de Saint-Marcel, vaste camp où furent parachutés les S.A.S. du colonel Bourgoin et où 3.500 F.F.I. du Morbihan furent armés grâce aux 68 avions qui se succédèrent toutes les nuits du 6 au 18 juin.

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Après la dispersion du maquis, j'effectuai de nombreuses liaisons entre les trois départements bretons, je dirigeai plusieurs parachutages dans le Finistère, enfin j'étais présente aux combats de la libération de Quimper.

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Voici maintenant quelques précisions sur les points suivants :

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Pourquoi suis-je partie le 18 juin 1940 ?

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Qu'était le Corps des Volontaires Françaises ?

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Enfin, quelles furent mes relations en tant que femme avec les hommes de l'armée régulière d'une part et ceux de la Résistance intérieure d'autre part.

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Pourquoi suis-je partie de France le 18 juin 1940 ?

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Depuis ma plus tendre enfance j'avais considéré qu'en cas de guerre, une femme se devait autant qu'un homme de défendre sa patrie. Fille de marin, j'aurais aimé servir dans la Marine Nationale.

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Ne pouvant l'espérer je me destinais à l'enseignement des mathématiques. A la déclaration de guerre, je rongeai mon frein. J'aurais pu chercher à être infirmière, mais je n'en avais pas la vocation. Je finis donc par me rabattre sur ce travail de chimiste dans une usine travaillant directement pour la guerre.

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Lorsque les Allemands envahirent notre pays, je refusai d'envisager la défaite, d'accepter l'armistice. Je craignais également d'être obligée de travailler pour les Allemands si je restais sur place. Je n'hésitai donc pas et malgré l'incompréhension de mon entourage, je cherchai à partir pour l'Angleterre. La situation géographique de Brest me rendit la chose aisée et c'est ainsi que je rejoignis le général de Gaulle avant même d'avoir entendu parler de lui. En somme je n'ai pas eu de réactions différentes de celles d'un homme à ma place.

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Les Volontaires Françaises

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Le "Corps Féminin" fut créé à Londres à la fin de l'année 1940 sur le modèle des A.T.S. anglaises auxquelles fut emprunté l'uniforme. Simone Matthieu, la célèbre championne de tennis, en prit le commandement avec le grade de lieutenant, assistée de deux adjudants qui avaient servi pendant la guerre 14-18.

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Nous venions de tous les horizons. Les unes se trouvaient en Angleterre au moment de la débâcle, d'autres comme moi avaient franchi la Manche en juin 1940 ou même après, ces dernières comportant un fort contingent de Bretonnes. Par la suite, on vit arriver des jeunes filles venant des colonies les plus éloignées : de Saint-Pierre et Miquelon par exemple, ou même de la Nouvelle-Calédonie, venues nous rejoindre après un long périple.

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Malgré ces origines diverses, des âges s'échelonnant de 18 ans (avoués) aux âges plus avancés (non avoués) — la doyenne devait approcher 60 ans — malgré des caractères et des habitudes de vie différents, nous avions en commun, d'une part une foi inébranlable dans la victoire finale sous le commandement du général de Gaulle, d'autre part, la volonté de servir et de participer à la lutte.

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Nous vivions dans une grande maison du centre de Londres transformée en caserne, à 5 ou 6 par chambrée.

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Tôt le matin, après l'appel et le petit déjeuner, deux fois par semaine, nous faisions l'exercice dans les rues avoisinantes, croisant parfois des équipes de Home-Guard, apprenant eux aussi les manoeuvres militaires.

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Puis c'était la dispersion, chacune se rendant à son travail. Les unes étaient secrétaires dans les différents services des Forces Françaises Libres, d'autres conductrices, infirmières, occupant tous les postes où il était admis qu'une femme pouvait remplacer un homme.

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Un peu plus tard le vocable "Corps Féminin" qui prêtait à sourire, fut remplacé par celui de Corps des Volontaires Françaises et le capitaine Terré prit la place du lieutenant Matthieu.

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Il y eut des promotions. Après une école de commandement, qui avait lieu le matin avant de partir au travail, quelques-unes furent nommées caporaux, d'autres premières classes. Ce fut mon cas personnel. Plus tard encore, certaines accédèrent aux grades de sergent, adjudant puis sous-lieutenant, etc. Quant à moi, je ne dépassai pas le grade de caporal.

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A partir de la fin 43 certaines partirent en Afrique du Nord, les autres après le débarquement revinrent en France sur les traces des Forces Françaises Libres. On sait que le Corps des Volontaires Françaises fut ensuite transformé en prenant le nom d'Auxiliaires Féminines de l'Armée de Terre (A.F.A.T.).

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Quant à moi, je quittai les Volontaires en septembre 43 pour entrer au B.C.R.A. avec le grade de sous-lieutenant pour être envoyée en mission en France.

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Ceci m'amène à mon dernier point :

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Mes relations en tant que femme avec les hommes de l'armée régulière et ceux de la Résistance intérieure.

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L'armée régulière a toujours eu, par essence — dirai-je — la plus grande méfiance envers les capacités du sexe féminin à jouer un rôle dans la guerre.

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Chez les Volontaires Françaises, seuls des postes subalternes et non-combattants nous étaient bien entendu réservés.

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J'eus le plus grand mal à me faire accepter par le B.C.R.A. pour partir en mission. On me répondait "Les Français n'envoient pas de femmes".

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Pourtant dans les services analogues anglais, des femmes avalent été depuis longtemps parachutées. Mon obstination me valut d'être la première des services français à être acceptée. Une fois le principe de nous employer admis, ce furent des missions de radios ou de liaisons qui nous furent proposées. Mes compétences en matière de sabotage finirent par me permettre d'obtenir une mission d'instructeur de cette spécialité considérée comme peu féminine.

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Seule une autre de mes camarades fut également parachutée avec ce type de mission, mais, arrivée en France, son chef décida de ne l'employer que pour faire des liaisons, si bien que je fus la seule femme ayant été effectivement instructeur de sabotage.

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Mais une fois arrivée en France, ma qualité de femme ne causa aucun problème à mes camarades.

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La première surprise passée, je fus adoptée par eux sans référence à mon sexe.

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Je pense que si l'armée régulière était pleine de préjugés dus à des habitudes ancestrales — la guerre est, n'est-ce pas, l'affaire des hommes — l'armée des ombres étant quelque chose de tout nouveau né des circonstances, il n'y avait pas de modèle préétabli à quoi se référer, d'où les femmes seraient exclues.

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Aucun parmi mes camarades à qui j'enseignais le maniement des explosifs ou des armes ne prit un air condescendant à mon égard. Lors du Plan Vert de sabotage de voies ferrées, ils trouvèrent naturel que je dirige moi-même la destruction de l'une d'entre elles. Par la suite, j'organisai également ce qui n'avait pas été prévu dans ma mission, et pour laquelle je n'avais pas de compétence particulière, trois parachutages dans le Finistère.

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Après la dispersion du maquis de Saint-Marcel, dans le petit groupe parmi lequel je me trouvais, je pris seule une nuit, armée d'une mitraillette, une faction de 2 heures comme sentinelle, mes camarades hommes se reposant sur moi du soin de leur sécurité.

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Cette non-discrimination de sexe, me sauva un jour la vie.

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Le chef départemental F.F.I. du Finistère, Poussin, le lieutenant de gendarmerie Jamet, un radio et moi devions à la fin juin 44 nous transporter du Morbihan dans le Finistère dans une voiture de la gendarmerie.

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Mais comme je possédais une bicyclette, [es hommes me laissèrent franchir les 80 km qui nous séparaient de Quimper avec cet engin, eux partant plus commodément en voiture. Or, ils furent arrêtés par les Allemands et fusillés, alors que je passai sans encombre.

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Par contre, à chaque fois que dans les maquis, je fus en contact avec des hommes de l'armée régulière, il en fut autrement.

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A Saint-Marcel, parmi plus de 2.000 F.F.I, se trouvaient les parachutistes S.A.S. commandés par le colonel Bourgoin, 150 hommes environ qui encadraient les troupes du maquis. Le 18 juin 44, nous fûmes attaqués par les Allemands.

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Sans vouloir rivaliser avec les paras, il est certain que je connaissais mieux que la plupart des présents, le maniement des armes, ayant reçu un entraînement approprié en Angleterre.

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Malgré cela, il me fut interdit par les paras de toucher à une arme et de me battre avec eux.

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Au début d'août 44 ce furent les combats pour la libération de Quimper.

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Les F.F.I. étaient armés grâce aux parachutages que j'avais dirigés. Ils devaient donc leur armement à mon intermédiaire. Mais une équipe Jedburgh composée d'un capitaine français, d'un Anglais et d'un Américain avait été parachutée pour coiffer les chefs du maquis et diriger les opérations.

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Malgré ma demande pressante, là non plus je ne pus obtenir le moindre Colt ou Stein.

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"Ce n'est pas la place d'une femme !" me dit d'un air suffisant le capitaine français.

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Et c'est ainsi que je fus frustrée de la satisfaction de prendre part aux derniers combats.

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Jeanne BOHEC Alias Râteau ou Micheline

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Ci-dessous quelques extraits du livre autobiographique “ la plastiqueuse à bicyclette” portant sur la période du 18.06.1940 au 29.02.1944 ( édité par le Mercure de France en 1975), livre dont Jacques Chaban Delmas indiquait dans l’avant propos : “ Ce livre se lit comme un roman. D’autant plus passionnant qu’il est celui d’une aventure volontairement et pleinement vécue”.

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( Les intertitres sont de la rédaction)

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Tradition familiale et vocation contrariée ( page 1):

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Je suis bretonne, fille et petite-fille de Bretons. On trouverait trace de mes ancêtres paternels et maternels dans cette région, à la limite du Léon et du Trégor, qui relie Morlaix à Lannion.

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Un coffre de mariage du XVI siècle, ayant appartenu à une de mes aïeules du temps de la duchesse Anne, n'était pas sorti du pays avant que mon père m'en fit cadeau.

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Fille de marin, si le sort m'avait dotée de chromosomes XY, nul doute que c'est versla mer que se seraient tournées mes activités. Sanglé dans un uniforme bleu marine croisé, avec une casquette à galons dorés, je me serais vu sur la passerelle d'un croiseur, scrutant l'horizon.

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Plus tard, peut-être des femmes pourront-elles envisager de telles carrières; je suis née trop tôt.

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Quitter Brest pour continuer le combat ( pages 11 à 15):

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17 juin 1940. Ce matin-là, sur le trajet du car, nous rencontrâmes des camions anglais abandonnés sur le bord de la route. .....Les journaux étaient pleins de mauvaises nouvelles. On parlait d'armistice. Non, jamais! Ce n'était pas possible! On ne ferait pas cela! Il fallait continuer à se battre. Mais pourquoi n'avait-on pas de chefs capables? Je ne comprenais pas, je ne comprendrai jamais!

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....Le 18 juin débuta comme les autres jours : Trajet le matin en car. Début des analyses. Déjeuner. Puis reprise du train-train journalier. Tout à coup, vers quinze heures, pendant les distillations, on vint frapper à la porte : “ Arrêtez tout, on évacue l'usine, les Allemands seront là dans deux heures”......

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......Je passai chez des cousines qui habitaient non loin de là et leur annonçai mes inten- tions. Bien entendu, elles me désapprouvèrent. “ Comment vas-tu faire? Descendre au port de commerce et trouver un bateau pour partir en Angleterre.Tu es folle ! Que diraient tes parents ! ”
Mes parents étaient loin et j’étais décidée . .....

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Voici l'Abeille 4, je lus son nom sur la poupe. Sur le pont s'affairaient quelques marins. A mes questions, l'un d'eux me fit enfin la réponse que j'attendais :« Oui, nous partons vers l'Angleterre. Oui, vous pouvez monter. » Je ne me le fis pas dire deux fois. Me voici à bord. Il était temps.

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Quelques minutes plus tard, nous levions l'ancre. A bord, cinq ou six hommes d'équipage avec deux ou trois de leurs épouses, et une famille de quatre personnes accompagnées de leur chien.

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.....On ne voyait plus personne le long des quais. L'ennemi était arrivé à l'extrémité de la France. Seule la mer l'arrêtait. Nous appareillâmes. Avant d'avoir parcouru deux cents mètres, nous fîmes demi-tour. Que se passait-il? Nous accostâmes à nouveau. Une centaine de soldats nous attendaient, sur le pont d'un autre bateau, en bordure du quai. Ils portaient l'uniforme français, mais ils étaient étrangement silencieux.

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Bien vite, nous nous aperçûmes qu'il s'agissait d'une compagnie de soldats polonais avec quelques officiers. Pauvres gens! Ils avaient fui leur pays pour continuer à se battre. Ils avaient eu confiance en la France et en étaient au même point qu'il y avait neuf mois : ils devaient se replier à nouveau pour se battre plus loin. Moi aussi, je fuyais mon pays, non par peur des Allemands, mais pour continuer à participer à l'effort de guerre.

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Comme française, je sentis pour la première fois les responsabilités de la France dans la guerre vis-à-vis de ses alliés. Et nous avions capitulé! J'avais honte du gouvernement qui avait demandé l'armistice, honte du maréchal Pétain, octogénaire sénile, qui osait représenter la France!

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Nous appareillâmes à nouveau. Mais le patron de l'Abeille 4 était un homme de devoir. Son bateau était un remorqueur et avant de nous éloigner de la côte, nous halâmes hors du port un plus gros navire, le Massina, chargé à craquer de réfugiés. Plus tard, j'apprendrai qu'en essayant de revenir en France, ce bateau avait été coulé.

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Vingt heures. Dans les dernières lueurs du couchant, je regardais la côte s'éloigner. Pour la première fois, je quittais ma patrie. Quand la reverrais-je? Longtemps je restai là, essayant de démêler dans les ombres de la nuit les fumées des incendies.« Allons, ne regardons plus en arrière! » Nous nous éloignâmes de Brest sans autre incident.

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L’engagement dans les F.F.L ( pages 28, 29, 32 à 35):

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....J'allais souvent me renseigner au QG. des F.F.L. à Carlton Gardens des possibilités de travail pour moi. Je songeais toujours à la chimie. Je rencontrai un ingénieur, le commandant Morin, qui me parla d'un projet de constitution d'une équipe de techniciens français pour travailler dans une usine à créer, dans un lieu qui n'était pas encore choisi. J'attendis vainement.

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C'est la raison pour laquelle je ne fus pas dans les toutes premières à m'engager dans le Corps féminin des Volontaires françaises qui fut créé au début de décembre 1940 sur le modèle des A.T.S.

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Quand il fut avéré que le projet d'équipe de chimistes français ne prenait pas corps, je décidai de m'engager moi aussi.

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C'est ce que je fis, le 6 janvier 1941. Mon acte d'engagement porte la mention manuscrite : « Engagée pour la durée de la guerre plus trois mois. » C'était la formule habituelle. Ce fut également pour moi le temps exact de mes services militaires. J'ai été démobilisée le 31 août 1945.

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......Les Volontaires françaises vivaient en caserne dans une grande maison au centre de Londres, dans Hill Street. .....J'ai gardé mon livret militaire appelé « Soldier's Service Book », le même que celui des soldats anglais. On y lit, sur les pages deux et trois, mon numéro matricule : 70 085, mon identité, ma religion : catholique, ma date d'engagement : 6-1-41 avec la mention : « a signé son acte d'engagement définitif », et mon signalement : taille 1,49 mètre, poids 47 kilogrammes, yeux bleus, teint pâle, cheveux châtains........

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D'où venaient les Volontaires françaises?

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Beaucoup étaient des réfugiées de France comme moi, mais aussi des Françaises vivant déjà en Angleterre, certaines mariées à des Anglais. D'autres, des Anglaises préférant servir chez nous, soit parce que mariées à des Français, soit parce qu'ayant beaucoup d'affinités avec notre pays. Un peu plus tard, nos rangs furent grossis de femmes venues des colonies et territoires français ralliés.

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Lors de mon engagement nous étions une vingtaine; nous étions deux cents quand je quittai les Volontaires en 1943. Par la suite, leur nombre ne cessa de croître jusqu'à leur transformation en A.F.A.T. (Auxiliaires féminines de l'Armée de terre) et en Auxiliaires de l'Aviation et de la Marine. Nous avons été vraiment le premier Corps de femmes de tous les temps, en dehors des services sanitaires, enrôlées régulièrement dans l'armée française. Au bout de quelques mois cependant, on supprima le terme « Corps féminin » qui prêtait le flanc à des plaisanteries trop faciles, et nous devînmes simplement le Corps des Volontaires françaises.

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Tous les milieux sociaux et tous les âges étaient représentés, depuis la benjamine qui n'avait pas dix-huit ans jusqu'à la plus âgée qui avait dépassé la cinquantaine.

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A notre tête le capitaine Simone Mathieu, l'ancienne championne de tennis, et le lieutenant Hackin, qui partit bientôt en mission en Afrique avec son mari et périt avec lui en mer, sur leur bateau torpillé par un sous-marin.

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Deux sous-officiers, l'une grande et forte mais bonasse sous ses airs bougons, l'adjudant Belhomme et une autre, petite, sèche et assez « pète-sec ».

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Beaucoup de Bretonnes : Yvette Lhostis, encore plus petite que moi; Yvonne Guiziou; Le Quéré; Pessel; Cozic, jolie fille de Locminé; Bondu, qui traversa la Manche avec quelques marins sur une simple barque de pêche venant du Faouet; Nadine Smith.

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Des Françaises d'autres régions de France : Marchand, au caractère difficile; Fréchou; Germaine, que je devais retrouver après la guerre, propriétaire d'un cabaret à Montmartre; deux soeurs toujours impeccables; Malaroche; Rosette. Leurs noms me reviennent en vrac......

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La mort de Malaroche ( page 43):

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J'eus la chance de ne jamais me trouver dans un bâtiment bombardé. Mais une de nos jeunes camarades, Malaroche, fut tuée lors du bombardement de notre caserne principale à Hill Street.

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Une nuit, pendant le bombardement, elle était descendue à la cuisine en sous-sol préparer du thé pour tout le monde. Une bombe arrivant de biais pénétra dans ce sous-sol et explosa, la tuant net.

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Je me souviens de son enterrement. Elle fut inhumée dans un cimetière de banlieue. Nous fîmes cortège au cercueil porté par des soldats français et recouvert du drapeau tricolore. Nous avions toutes beaucoup de chagrin, car Malaroche était très aimée. Elle reçut la croix de guerre à titre posthume.

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...Je travaillai comme secrétaire jusqu'au printemps 1942. A ce moment-là fut décidée la création d'un laboratoire de recherches assez spéciales, dépendant du Service Technique et de l'Armement.

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Dans ce laboratoire, sous la haute direction de M. Guéron, qui, après la guerre, fut directeur au Commissariat à l'Énergie atomique, on devait rechercher les meilleures manières de fabriquer des engins de sabotage avec des produits courants pouvant être achetés chez un pharmacien ou un droguiste, les résultats étant bien sûr destinés à la Résistance qui grandissait de jour en jour en France.

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....Mes connaissances en chimie me permirent d'être désignée pour travailler dans ce laboratoire, qui occupait la salle de travaux pratiques de chimie, dans les locaux du lycée français de Londres (dont les élèves avaient été évacués à la campagne). Le reste des locaux était affecté au Q; G. des Forces aériennes françaises libres....

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